SAMEDI 10 juin 2017
de 14h00 à 19h00

dans le cadre du cycle
"Le conseil des Grandes Plumes - année 3"

Animation : Régis MOULU

Thème :

Rêver d'être l'ombre qui épouse l'eau (Jabès)

Esprit poétique et défi d'écriture vont bercer ce dernier atelier d'écriture de notre cycle (et clore trois ans passionnants consacrés aux auteurs). Car Edmond Jabès, lui l'écrivain préposé à une recherche sur l'ineffabilité (c'est à dire ce qu'on ne peut exprimer par les mots tellement cela est intense), nous conduira à investir ce champ exigeant et joli qui s'avérera être à haute teneur en poésie !

Remarque : au-delà de la contrainte formelle (thème), le sujet suivant a été énoncé en début de séance... Au choix, SOIT : J’ai besoin de vous pour aimer, pour être aimé des mots qui m'élisent...
OU BIEN : Flèche et cible, alternativement.
Pour stimuler et renforcer l'écriture et les idées de chacun, un support abordant comment l'on peut transcender son écrit a été distribué en ouverture de session afin de mettre en notre sein l'extase !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ci-après quelques textes produits durant la séance, notamment (dans l'ordre):


- "Chanson de l'ogre" de Solange NOYE

- "Besoin de vous pour aimer" de Christiane FAURIE

- "Je crois en l'éternité de la vérité" de Régis Moulu



"Chanson de l'ogre" de Solange NOYE


J’ai besChanson pour l’ogre

J’ai entendu tes paroles araignées noires,

J’ai entendu tes flèches, dingues, dingues sons,

J’ai entendu ta dinguerie ricocher l’eau de mes plus anciens souvenirs,

J’ai entendu tes pierres lapider à foison ta raison,

J’ai entendu cingler tes maux crus, mots cruels,

J’ai entendu ton indicible combat à mon endroit,

J’ai entendu : « Je voudrais que tu sois morte ! »,

J’ai entendu foisonner tes poisons acides,

J’ai entendu tes plaintes de mangeur de cru,

J’ai entendu ta faiblesse de bouilleur tout cru,

J’ai entendu ton exil dans la forêt sombre, si sombre.

J’entends ceux qui m’aiment à demi mot, sans mot,

J’entends ceux qui me portent par leurs mots si doux,

J’entends celui qui m’a donné le sang des mots,

J’entends, ogre géniteur, bâtir mon nom propre,

J’entends, dans l’eau claire et vive, que tout commence,

Sans toi.



"Besoin de vous pour aimer" de Christiane FAURIE


J’ai besoin de toi pour aimer comme du souffle de l’air sur ma peau pour éprouver le frisson que mes narines aspirent comme une drogue offerte à tous les paradis artificiels. J’ai besoin de la caresse de la branche pour que mon corps s’abandonne au pied de l’arbre couvert de mousse humide de tant de nuits à attendre la chaleur du ventre fertile. J’ai besoin de l’océan de tes yeux posés sur moi pour m’y baigner et apaiser le torrent qui gronde de tant d’entraves. J’ai besoin de l’espérance d’une moisson pour ancrer mes pieds mal assurés entre les épis graciles durant cette marche dans l’obscurité de moi. J’ai besoin de me soumettre et d’abandonner les armes forgées par tant de générations qui ont façonnées mon personnage jusqu’à le figer dans l’éternité d’un savoir immuable qui détourne le regard de l’essentiel. Tandis que je ploie sous le joug du passé, d’autant d’épreuves fantasmées, j’ai besoin de toi pour les apprivoiser et en supporter le poids. J’ai besoin de reconnaître ta propre fragilité pour laisser entrevoir la mienne. Je devine que je suis sublime quand j’accepte la soumission. Seule celle liée au désir et à l’abandon de soi est précieuse, le reste est aliénation. L’océan n’est-il pas soumis aux caprices de la lune en déployant ses marées ? Gare aux raz de marée qui le déchainent et emportent tout sur leur passage. Ils anéantissent les empreintes du passé pour renaitre apaisé et délesté de ses morts engloutis dans ses flots impétueux. Faut-il mourir d’aimer ou mourir pour être aimé ? Est-ce la flèche ou la cible qui gagne le combat ? Mourir d’aimer c’est se fondre dans le désir de l’autre et éprouver en s’éprouvant. C’est une bataille digne d’être menée. Fais-moi confiance, prends en compte ma différence, fonds la dans la tienne pour offrir une greffe à ton cœur porteuse d’un fruit gorgé de soleil. Ne condamne pas l’arbre à dégénérer en un tronc stérile. Les mots touchent, blessent, caressent, laminent, donnent corps aux sentiments ou anéantissent à jamais. Ils valent mieux que le silence de l’oubli, la mort ou le néant.



"Je crois en l'éternité de la vérité"" de Régis MOULU, animateur de l'atelier


Comment te dire que tu es convoqué, toujours, avec d'autres, précisément, franchement et massivement ? Comment te dire que tu es aussi celui qui convoque, précisément, franchement et massivement ? Alternativement, nous sommes ce que les autres feront de nous et nos actions. Et maintenant je te vois, je te vise et je cherche le chemin le plus court entre nous, le trouve, le prends, m'approche, te touche, et tu en garderas la trace pour des siècles comme un tableau s'enrichit à chaque couche supplémentaire, comme une pierre se destine à être le noyau d'une montagne, dans un lendemain très très proche, peut-être bien, alors, qu'on finit toujours par être un peu l'autre, ou celui qui n'est pas encore, ou même celui qui est déjà l'autre, celui qui me regarde déjà, celui que j'ai commencé à appréhender, et comment, par la même occasion, t'apprendre à repousser tout ce qui nous éloigne, tout ce qui ne tient pas, tout ce qui ne change plus, tout ce qui tue. Oui, je suis plus grand que ce qui nous éloigne, plus fort que ce qui ne tient pas, plus affirmé que ce qui ne change pas, plus vivant que ce qui tue parce que je suis toi et moi réunis, oui, tout est à prendre, je crois en tout, la vérité me nourrit présentement, me façonne, je crois en son éternité, je suis sa forme, sa destination, son rêve sur terre et son messager, et tu es une cible parce que tu as été flèche, et je suis et serai toujours ta flèche parce que tu es ma cible, immanquablement, comment te promettre ce grand voyage, cette pensée compotée, ce verbe, la poignée de mains qu'engagent nos mots ? Et je cherche à t'offrir l'immanence de ma fraternité, ce bout de royaume qui fluctue, cette inconstance, ce souffle cranté d'oublis, ce partir de rien qui pourchasse la mémoire des rivières et qui s'en habillera, et je guette les crépuscules de la joie et m'en resservirai pour t'en faire des surprises, on sera unis, comme brûlés ensemble, fondus dans le même poème, celui que notre vertige rédigera sur un coin de table, comment te dire que tu es ma langue, ce que ma bouche va formuler, tu es mon avenir, ma hantise, mon obligation d'être tes oreilles, le devoir hors du temps, en tout lieu, tu es l'espoir de ma déchirure, l'espace qui grandit dans la nuit, tu ressembles à tous mes ancêtres quand tu multiplies tes absences, je suis la flèche qui réclame notre part de consistance, affamée parce qu'insatiable ou extralucide, la cible n'existe que par ce défi, n'apparaît qu'après l'absolu, les ombres que laisseront nos ailes m'épuisent, nos épousailles dormantes sont interminables, laborieuses, abasourdissantes, comment te dire que je t'ai tout donné ? Ensuite, le silence peuplera mes insuffisances, tout comme l'imagination a su, en son temps, rendre fou la tranquillité.

Les textes présentés ci-dessus sont sous la responsabilité de leur auteur. Ils sont quasiment le fruit brut qui a été cueilli en fin de séance... sans filet !
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